Samedi 28 septembre 2024
Je pars encore, seul, sur Babar 2. Ce n’est pas un abandon, ni même une fuite. C’est une nécessité. Bien sûr que je préférerais partir avec elles, à chaque fois, mais c’est impossible. Alors je pars. Je prends ce train pour la 1000e fois en direction de la mer. Certaines femmes doivent éprouver de la jalousie envers elle, je peux le comprendre mais ce n’est pas ce sentiment qui prévaut entre nous. Ma Doriane respecte ce besoin que j’ai de repartir encore dans ses bras. Mais depuis que je suis père, c’est évidemment plus difficile qu’avant, même pour moi. Un jour, j’espère que je pourrai partir avec notre Raphaëlle, même pour un week-end. Est ce qu’elle va aimer la mer, le bateau, la navigation, la liberté conditionnelle ? Je dis conditionnelle car celle-ci dépend de décisions que la mer va prendre pour nous. Cette liberté qu’elle donne ou reprend, est précieuse et unique. Le bateau est l’instrument de cette liberté que l’on manie avec le temps et l’expérience, patiemment. Comme beaucoup de choses, c’est la patience la clé. Et je compte bien lui apprendre l’art de la liberté en exploitant ce formidable moyen qu’est la navigation en mer. Même si les autorités cherchent à restreindre encore et encore nos libertés sur l’eau (ailleurs tout est déjà plus ou moins verrouillé depuis longtemps), je pense qu’elles ne pourront jamais nous interdire à prendre le large, j’espère…

Revenons à notre sujet. Je pars pour une semaine de vacances retrouver Babar 2 et partir sur la Costa Brava. Rien de très exotique mais partir en mer reste une aventure. Pierre, mon cousin va m’accompagner les trois premiers jours jusqu’à Port de la Selva. J’ai beau connaître cette côte par cœur je découvre toujours quelque chose. Bien sûr, il faut avoir une capacité à l’émerveillement pour apprécier encore et encore ce que l’on connaît déjà. Un lever de soleil sur la mer apparaît toujours identique mais quel bonheur à le contempler.
Nous partons dimanche 29 septembre pour rallier Port de la Selva. Le vent est au début léger pour se renforcer progressivement en direction du sud. Le paysage connu et magnifique défile sur notre tribord jusqu’à notre arrivée du jour. C’est toujours un peu anachronique car j’ai, à chaque fois, l’impression de retrouver un peu la Grèce dans ces parages. Je ressens cette excitation dans le ventre. Avant d’aller au port je décide de déjeuner au mouillage. Ils ont installé des bouées un peu partout et réduit à sa portion congrue la zone dédiée au mouillage. Encore une fois la posidonnie a bon dos et est source infinie de manne financière car la zone sur laquelle ils ont installé les bouées est sur sable et au-dela c’est de l’herbier… l’arnaque une fois de plus. Mais, même en prenant soin de planter l’ancre dans un patch de sable, je remonte quand même un peu d’herbier. Nous arrivons à la place indiquée par la capitainerie toujours sur le quai exposé au vent de sud avec une manœuvre délicate. Je suis surpris du nombre exponentiel de petits bateaux moteurs qui prolifèrent dans ce port. Je me rappelle il y a quinze ans d’un port avec 2 pontons en moins et des petites majorquines de couleur blanche comme les maisons qui se blottissent autour de l’église. Tout change.


Lundi 31 septembre.
Je me retrouve seul, Pierre étant reparti comme prévu. Je mets le cap vers la Cala Joncols peu après Cadaques. Le vent est bon, la mer agitée. Comme d’habitude, passé le cap de Creus les conditions se tassent un peu. Je prends une bouée dans la cala déserte à cette saison.

Personne ne vient prélever le raquet. Je m’octroie une des dernières baignade de l’année pour observer, sous le bateau un beau barracuda. Ceci dit il semble que ce soit un bécune, de la même famille. La soirée se passe paisible dans cet écrin, qui n’est pas, là aussi, sans me rappeler la Grèce et les mouillages solitaires que j’ai pu effectuer. J’espère amener Raf dans quelques années dans ce pays de cocagne de la navigation, loin des foules, des cons, des interdits, des bolcheviques, des donneurs de leçons, des aigris… la liste est longue.



Je me réveille tôt pour apprécier le lever de soleil dans la cala, le regard vissé sur l’horizon du large à la quête du premier rayon. C’est normal que les anciens vénéraient cet astre comme un dieu, il apporte avec lui toutes les promesses de la journée et dissipe les angoisses des ténèbres. Il y a comme une forme d’immortalité communicative dans son cycle millénaire. Je proclame qu’assister à un lever de soleil en mer est thérapeutique et devrait être remboursé par la Sécurité Sociale !
Je décide d’aller mouiller à l’Escala devant la plage des ruines d’Empuries pour me protéger d’un vent prévu assez fort. La navigation est paisible et je mouille l’ancre soigneusement par six mètres de fond de sable. Au fil des heures je trouve que le vent qui se renforce est bien trop nord que le sud prévu… et à 14h30 alors que la mer grossit et le vent avec, je décide de prévenir et de relever le mouillage pour aller au port. La manœuvre est délicate car entre les vagues et le vent, le guindeau force beaucoup et je crains qu’il ne disjoncte ce qui serait problématique pour moi dans ces conditions. Finalement ça se passe bien et je vais au port, étrangement complet, qui me propose une place dans le petit port étroit derrière la digue.
La pluie commence à tomber, de plus en plus fort et ne va pas s’arrêter de ma nuit. Et le vent va commencer son office vers quatre heure du matin.
Jeudi,
8h30. Pendant que je traîne dans la cabine, j’entends un gros vacarme sur le pont. Je monte rapidement, en caleçon, pour constater que, dans les fortes rafales à quarante nœuds, le génois commence à s’ouvrir ! Horreur, j’interviens rapidement en le saucissonnant avec la drisse de spi. Le vent est fou et la mer, derrière la digue déferle puissamment en envoyant ses embruns sur le bateau.
Je décide de rester à bord et bricoler toute la journée au cas où une catastrophe se présenterait.




Vendredi.
Le vent est encore bien présent et, s’agissant de Tramuntana, je ne peux aller vers le Nord sans risquer une navigation très pénible. Je reste donc encore une journée ici. Je vais me balader vers les ruines d’Empuries. J’aime bien l’ambiance ici, les gens sont détendus, souvent à se balader en famille, paisibles.



Samedi.
Ça y est c’est le départ vers le retour, direction la cala Garbet. La navigation commence en mode hyper tranquille avec un vent léger. Dès le cap de Creus doublé, le vent de sud-est prévu commence à monter. Je mets le cap sur la cala plein vent arrière. Le ciel s’est complètement dégagé et le soleil, mon grand ami, me chauffe et me réchauffe. Je trouve que le soleil a une odeur, particulièrement en mer, je ne saurais précisément la décrire, c’est quelque chose de aigre doux, si agréable, si subtil que cette odeur charrie des souvenirs, des moments intenses en mer. Je me remémore des émotions lointaines, de séquences d’apnée dans les calas autour du Cap de Creus, de cette douce sensation de fin d’une journée en bord de mer. J’arrive sur le plan d’eau qui paraît bien protégé de la mer qui commence à être bien agitée sous l’effet du vent. Je tourne un peu et je choisis de mouiller l’ancre derrière l’éperon rocheux. Il est environ 15h30.


Mais le bateau est une vraie machine à laver et, las, je décide de relever l’ancre vers 18h pour rentrer direct sur Canet.

Le vent est bien calé à 18-20 nœuds que je prends au grand largue et parfois travers. Je fonce à plus de sept nœuds avec certaines pointes à dix. A ce rythme je dépasse rapidement la cap Béar alors que la nuit d’automne s’installe. La mer déferle beaucoup, je ne vois rien mais je ressens de belles sensations de glisse sous les étoiles et les lumières de la côte. C’est toujours étrange de longer une côte habitée de nuit. On distingue la vie, des voitures, on devine des gens affairés, pressés depuis un univers totalement décalé, en marge, en observateur imaginaire.

J’arrive ainsi devant le port de Canet peu avant 22h, soit trois heures après mon départ de la cala.
La dernière croisière 2024 est terminée. Je vais maintenant consacrer le dernier jour à nettoyer et préparer Babar 2 pour l’hiver.
Et j’ai hâte de revoir mes filles…