Balade Cycladique

Lundi 3 juillet 2023

Sept heure du matin, est ce que le vent qui souffle dehors est le Meltem ou un vent dépressionnaire du Nord ? Je miserais plutôt sur la deuxième option. Peu importe il est temps de partir, je prendrai mon petit déjeuner en mer. J’ai toujours ce léger mal de crâne qui n’a pas été arrangé par la mauvaise nuit de plus passée. Je hisse les voiles dans le port pour éviter d’être bousculé en pleine mer. Cap au sud !

Je suis surpris par une grosse houle venant du sud. Après réflexion, je n’ai pas à chercher son origine bien loin, le coup de vent qui a soufflé durant la nuit a laissé des traces sur le champ de bataille. Je plains les navires restés dans les baies ouvertes au sud durant la nuit. Ça promet une navigation pénible pour les vingt deux miles qui me séparent du mouillage prévu sur l’île de Kythnos.

Après quelques heures difficiles, je double le cap sud de l’île de Kea. Comme à l’acoutumé entre les îles, le vent monte alors d’un cran et souffle maintenant au Nord Est me mettant au près serré. Ça souffle fort mais je reste tout dessus. Je souffre car, en plus de mauvaise forme, j’ai un peu le mal de mer. Mais je dois continuer coûte que coûte. On n’est pas terrien ici, il ne suffit pas de s’arrêter pour souffler un peu, on serre les fesses, on règle le bateau, on avance et on ferme sa gueule. La navigation à la voile devrait être prescrite à tous les gens qui se plaignent. Je considère que la plainte est le mal du siècle et de la génération actuelle. Alors que l’humanité occidentale n’a jamais été autant dans le confort et la satisfaction de tous ses caprices, on voit se développer tout un tas de revendications, de sentiments d’ostracisation et de persécution. 86% de réussite au bac (sans compter le repêchage), le paiement de l’année de césure à l’étranger, le changement de sexe encouragé pour éviter des supposées frustrations, le teletravail généralisé pour éviter là aussi que chacun considère que l’entreprise lui demande trop etc… tout est en place pour éviter que chacun se plaigne de sa condition. Et à côté de cela, l’intelligence s’effondre (l’artificielle va prendre le relais), la langue également puisqu’elle n’est que l’outil d’expression de l’intelligence. Quand je pense que mes grands parents devaient maîtriser plus de 5 000 mots, moi je dois en maîtriser la moitié, le wesh wesh de banlieue ou le jeune tictoqué à peine 800. Mais Doriane va encore trouver que je fais mon vieux con… ce sera intéressant d’avoir l’avis de Raphaëlle quand elle aura vingt cinq ou trente ans si elle lit mes maigres réflexions de marin au comptoir.

Revenons en mer. Dans les parages du mouillage, le vent m’oblige à réduire la voilure. Je décide carrément d’enrouler le génois et finir sous grand voile haute seule. J’espère qu’il y aura une petite place pour Babar car je crains que la crique soit bondée.
Il y a en tout une vingtaine de bateaux et je me trouve une belle place vers la plage sur du bon sable. L’endroit est magnifique avec des collines et vallées rocailleuses typiques des Cyclades, avec évidemment les autochtones que l’on retrouve même sur les îles inhabitées, les chèvres sauvages. Après avoir mouillé l’ancre, je m’octroie enfin une sieste bien méritée.

Vers seize heures, un gros motor Yacht se présente sur le plan d’eau. Je le vois passer devant moi en me demandant s’il ne souhaite pas carrément s’échouer vu la faible distance qui me sépare de la plage. Et puis il décide de mouiller ses deux grosses ancres devant Babar. J’étais déjà à l’eau en train d’observer le comportement de mon ancre sous les rafales. J’ai donc le temps de voir, sous l’eau, l’immense ancre tomber sur le sol dans une gerbe de sable à troubler toute l’eau alentour. Peu de temps après, le commandant du Yacht est venu me voir en annexe pour s’excuser de la manœuvre et m’indiquer que, si je rencontre le moindre problème pour relever mon mouillage, ils m’aideront. J’aime ce souci de l’étiquette des gens riches. Attention, je fais référence aux riches dignes et de bonne éducation, pas des nouveaux riches vulgaires de la Silicon Valley. J’assume mes propos à notre époque où être aisé n’a jamais paru autant suspect. Comme si la population n’avait jamais connu auparavant l’inflation. Je rappelle que dans les années 80 celle-ci montait parfois au-delà des 20%. D’une façon générale je n’envie personne et certainement pas les riches. Je suis donc à l’aise avec eux et je peux être objectif sans être aveuglé de jalousie. En plus, Jeff Bezos, il voit pas les dauphins depuis la passerelle de son mega Yacht lui, alors que moi je peux leur parler et même chuchoter à leurs oreilles.
Sans les riches, il n’y aurait pas d’excellence, et sans excellence, il n’y aurait pas de civilisation.
Et si les mélenchonesques veulent l’inverse, je les invite à goûter la douce vie de Cuba, Corée du Nord etc…
En attendant, moi je goûte les richesses de la vie en admirant le soleil se coucher à l’entrée de la crique, entre des roches rouges.

Mardi 4 juillet

Je ne sais toujours pas où aller… je me sens un peu dans l’expectative, les yeux vissés sur les fichiers météo, dans l’angoisse du méchant Meltem qui joue à cache cache cette année. Mais c’est sûrement pour mieux nous surprendre et nous prendre en traître. Je décide quand même d’aller sur l’île de Milos, distante de quarante deux miles au sud. Dès la sortie du mouillage, un petit vent du Nord me pousse gentillement le long de l’île de Kythnos. La navigation se déroule paisiblement jusqu’au nord ouest de l’île de Serifos où le vent mollit de plus en plus. Je décide de tenter une manœuvre, me rapprocher de la côte de l’île pour bénéficier des thermiques et des vents dus au relief escarpé.

Mon pari est gagné, avec des rafales de quinze nœuds qui me portent au travers puis au grand largue au fur et à mesure que je m’éloigne de l’île par son sud.

Hélas, au bout de plusieurs heures au vent arrière, je dois me résoudre à brancher le moteur alors que la mer est désordonnée du vent qui a soufflé toute la journée. C’est au moteur que je m’acquitte ses derniers quinze miles. J’aurais néanmoins fait 80% à la voile.

L’entrée de la baie du port de Milos est somptueuse avec de la roche de toutes les couleurs et des maisons de pêcheurs au ras de l’eau.
Je croise un grand voilier de cinquante pieds sous génois seul. Il me fait de grands signes. Je le rejoins et, une fois à portée de voix, celui-ci m’explique qu’il est en avarie moteur et me demande, de ce que je comprends, de le tracter ! Il est fou ou quoi ? Je lui explique qu’avec mon petit bateau on ferait du sur place. Je l’invite plutôt à contacter la capitainerie ou bien un des nombreux gros bateaux du coin. Je culpabilise un peu, mais sincèrement, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire.
Je mouille enfin l’ancre devant le village par un bon fond de cinq mètres après onze heures de mer. Il est déjà tard, je me fais un léger repas et dodo.

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