Mercredi 5 juillet 2023
Rester ? Partir ? Rester c’est l’assurance de découvrir une belle île, c’est aussi se mettre en difficulté face au Meltem qui s’annonce dans les prochains jours. Partir sur le Péloponnèse c’est se faire une belle navigation sous un bon vent et découvrir une partie sauvage de la Grèce. Je choisis de partir. De toute façon, je ne conçois le plaisir que dans l’action, l’inaction est pour les limaces. J’appareille tôt à six heures trente. Tout est calme et tout le monde dort. Il n’y a pas de vent et je me demande si je fais le bon choix, car je ne me vois pas couvrir les plus de soixante dix milles jusqu’à Monemvasia au moteur !
Je me prends le petit déjeuner en mer le temps de sortir de cette immense baie. Rapidement le vent m’accueille sur mon tribord avant. C’est parti ! Je ne le sais pas encore, même si les fichiers météo le prévoyaient, le vent ne me quittera pas sur toute la traversée. J’avance tranquillement à plus de cinq nœuds pour moins de neuf nœuds de vent, ce qui est plus qu’honorable, peu de bateau tutoient ces vitesses avec si peu de vent. D’ailleurs, dans la baie, le skipper d’un voilier au moteur battant pavillon italien, ce détail n’ayant aucune importance, quoique, m’a snobé littéralement en me dépassant. Ce qui est amusant c’est quand, bien plus tard, je l’ai rattrapé sous voile et largement déposé comme s’il était dans la glue. Je pense que le gars faisait la gueule en tenant sa grande barre à roue, pendant que sa femme me faisait de grands gestes pour me saluer. Il aura vu le gros cul de Babar… pas longtemps !

Comme j’aime le large, il m’a manqué. Depuis que je navigue en Grèce, on ne perd jamais la terre de vue, il y a toujours une île dans son champ de vision. Là au bout de vingt milles je ne vois plus que la mer à 360 degrés. Le bonheur. Total. La mer respire, elle est libre, seulement perturbée par des cons comme moi et les cargos. Pas de flottille de location, pas de ferrys, pas de jet ski, pas de promènes couillons. D’ailleurs, même les animaux le savent. Plusieurs dauphins viennent me saluer, dont trois dauphins de Risso, très rares à observer. Ils sont énormes, tout blanc avec la tête un peu carrée.

Après ces belles rencontres, la navigation continue, inlassablement. Mon Babar s’en donne à cœur joie. Je lui ai rendu sa liberté le temps des vacances et il me remercie en chevauchant les vagues fièrement, droit sur sa quille. Jusqu’à présent le vent me refusait la route directe en m’envoyant plus au sud vers le cap Maléa. Mais à une vingtaine de milles de ma destination, il vira sur mon bord opposé me permettant route directe babord amures. Comme je m’y attendais, plus j’approche des montagnes du Péloponese plus le vent fraichit sensiblement. J’arrive à fond de cale. Il fait encore jour et j’hésite sur mon lieu d’atterrissage. Soit le mouillage de Monemvasia mais qui a plutôt mauvais réputation sur la qualité de ses fonds et son exposition au vent du Nord Est prévu demain, soit une baie située plus au nord bien protégée et large. Je décide de prendre ce mouillage. J’arrive sur zone après quatorze heures de mer pour soixante douze milles le tout à la voile à part une petite heure et demi de moteur.



L’endroit est assez sinistre avec le soleil couchant au pied des hautes montagnes verdoyantes. Il n’y a strictement personne et pas de lumière. Selon des avis de navigateurs glanés sur Internet, il semble que le meilleur endroit pour mouiller l’ancre se situe devant un débarcadère d’un hôtel. Le type de fond est difficilement lisible mais je décèle des tâches claire que je prends pour du sable. Je file à l’avant laisser tomber l’ancre, et en reculant j’aperçois de gros rochers sous l’eau. C’est un mouillage piegeux ! Rapidement je relève le tout et en arrivant à l’ancre, ça bloque net ! Malgré l’obscurité naissante, je vais à l’eau avec mon masque pour voir ce qu’il se passe. Évidement je n’y vais pas la fleur au fusil mais avec une sourde angoisse d’aller sous l’eau de nuit. Ok je confirme l’ancre est bloquée sous un rocher. Que faire ? Heureusement j’ai frappé, sur le diamant de l’ancre (sa tête), un orin (un bout relié à un petit flotteur entre deux eaux pour justement me tirer de ce type de situation). Mais que faire ensuite ? Où aller ? Et si ça ne marche pas ? Je décide de laisser tout ainsi et d’aller essayer de dormir. On verra demain dès les premières lueurs du soleil. En attendant, difficile de trouver le sommeil, malgré la belle journée de voile passée.
Jeudi 6 juillet
J’ai dormi environ quatre heures quand le soleil se lève. Ni une ni deux, j’enfile mon shorty de plongée pour me sentir plus à l’aise dans l’eau à cette heure précoce du jour. Je frappe un bout sur le taquet avant du bateau et descends l’attacher au petit flotteur de l’ancre. De retour sur le bateau je tire de toutes mes forces sur celui-ci. Et ça vient ! Ouf ! Je remonte l’ancre, range tout et enclenche les moteurs. Il n’y a pas de vent pour l’instant et je glisse sur un miroir. Je quitte aussi sec cet endroit maudit.


Passé un cap à l’Est, le vent du matin se réveille doucement, suffisamment pour que je mette les voiles et fasse taire mon ami Volvo. Je mets le cap sur l’île de Spestses distante de trente milles.
Mais en regardant la carte je vois un endroit insolite qu’il serait dommage, étant si près, d’éviter : Gerakas. C’est un véritable fjord qui forme un coude et se prolonge par une belle lagune, le tout au pied de hautes montagnes. Allez hop, on vire ! Depuis la mer, l’entrée est difficile à voir mais une fois au pied des falaises, on peut s’engouffrer dans cet étonnant canal de mer. L’arrivée progressive en voilier est un enchantement, je sens la roche mouillée, j’entends les cigales, quand tout à coup, sur tribord avant, je vois le charmant hameau avec un quai au ras de l’eau. Et, chose étonnante, il n’y a qu’un seul bateau qui mouille juste à l’entre du coude de mer, loin du village. Je m’avance au maximum jusqu’à la zone des trois mètres de fond et mouille l’ancre au milieu du chenal devant les deux tavernes sur le quai. J’éteins le moteur et savoure le moment. Malgré le vent qui descend de la montagne, tout est d’un calme olympien. J’ai l’impression d’être au bout du monde. En dehors des quelques maisons blanches blotties tout au long du petit quai, il n’y a rien alentour, que de la dense végétation Méditerranéenne. La lagune de derrière renforce l’ambiance particulière et un peu mélancolique du site. Je décide de rester ici quelques jours pour me reposer et goûter la quiétude des lieux, car quand on trouve un endroit d’exception, on essaye de s’y fondre un peu, de se donner l’illusion d’être du coin en échangeant tous les jours avec les quelques commerçants. Il n’y a pas grand chose de plus vulgaire qu’un touriste, surtout sur un site aussi préservé de la masse.


Pour le déjeuner, je sympathise avec un couple étonnant qui me propose de partager leur table. Elle est allemande et lui australien. Ils sont retraités actifs, c’est à dire qu’ils sont à la retraite mais font beaucoup de choses. J’apprends qu’ils vivent sur l’île de Poros et produisent leur propre huile d’olive. Leur histoire est tout aussi insolite. Ils se sont rencontrés il y a trente ans à Hong Kong. Ils ont acheté un voilier Jeanneau Trinidad qu’ils ont retapé et l’ont ensuite amené en Grèce en passant par les Philippines et la mer Rouge. Ça c’est l’Aventure ! Le plus dur a été la remontée de cette dernière, avec des vents contraires de plus de trente nœuds pendant des dizaines de jours à louvoyet. Alors qu’ils ont passé leur vie à faire du voilier, l’âge atrophiant certains muscles essentiels à la navigation, ils ont dû se résoudre à vendre leur précédent bateau, un Etap ramené de Belgique jusqu’en Grèce, pour passer au moteur. Ils ont aujourd’hui une petite vedette à moteur habitable et charmante qu’ils ont fait construire sur mesure par un chantier grec de Lavrio. C’était un agréable moment de partager nos expériences mutuelles.

Après une petite sieste sans sommeil, je décide d’aller voir le comportement de l’ancre sous l’eau et c’est alors que je vois une grosse chaîne attachées à une énorme ancre à jas. Me vient une idée, et si j’y frappais un bout relié au bateau pour sécuriser encore plus mon mouillage ? Je m’y emploie aussitôt !

La soirée arrive doucement, au même rythme que la journée, tranquillement. Après une douche prise sur le quai à une douche publique de baignade, je me dirige vers une taverne recommandée située à dix minutes du hameau le long de la lagune. Hélas, après avoir pris une bière, le vent des montagnes devient de plus en plus fort. Et sans avoir Babar en visuel je m’inquiète et décide d’y retourner. Inquiétude vaine car il est toujours au milieu du chenal, imperturbable. Je décide quand même de rester là et dîner dans la taverne du quai. Pendant le repas j’engage la conversation avec une dame et son gentil chien. Elle parle étonnement bien français. Je m’étonne d’ailleurs de ce bon niveau de maîtrise et elle m’explique que le français était enseigné à l’époque et encouragé. Elle m’a même parlé de Canet Roussillon ! Comme mon ami grec d’Egine, Heraklis ! Décidément je ne me doutais pas de la notoriété de mon petit Pays Catalan !
Je vais rester ici… quelques jours.

