Passage de relais

Jeudi 14 mars 2024

Le bateau est le marqueur de mon existence. À chaque étape, il m’a accompagné et correspondait à ma vie du moment, mes aspirations, mes rêves aussi.
Babar a été le compagnon fantastique pour mes navigations solitaires ou en duo.
Mais la famille s’est créée, une petite Raphaëlle a pointé le bout de son petit nez et j’ai vite compris qu’il fallait passer à un autre type de bateau.

Et ça y est, Babar est maintenant entre les mains d’un nouveau rêveur, qu’il en prenne soin car c’est un bateau exceptionnel.
Place maintenant à Babar 2, qui s’appelle pour l’instant Lumio. Un grand navire, un Hanse 370 de 11.25 mètres qui va accueillir ma famille et sera le précepteur de mer de notre Raphaëlle pendant nos croisières.
La vie est étrange car elle réserve des surprises impossibles à anticiper et nous révèle à nous même. Je n’aurais jamais imaginé être père à cinquante ans ni avoir un aussi gros bateau avant la retraite. C’est ainsi, il faut savourer tout ça et embrasser ses cadeaux avec passion.

Ce jeudi 14 mars 2024 restera gravé dans ma mémoire. Je suis à Toulon, plus précisément à la Seyne sur mer pour récupérer celui qui s’appelle encore Lumio et le ramener en solitaire à Canet en Roussillon où m’attend une place au port. Il y a quatre ans je quittai justement ce même port en laissant mes parents sur le quai pour partir avec Doriane dans notre odyssée jusqu’en Grèce. Et aujourd’hui je remet le cap vers mon pays Catalan. C’est un peu ma fille qui m’a donné un cap vers ce retour inattendu alors que je croisais dans la mer Egée. Je veux lui faire découvrir cette mer et ces terres qui m’ont tant apporté, la terre de ses ancêtres aussi.

En attendant je suis à nouveau seul en mer par un vent de sud qui me fait longer à plus de six nœuds la belle côte Varoise.
Notre nouveau bateau en a dans le ventre, beaucoup plus que je ne le croyais. Il va vite, il est confortable en mer et très sécurisant. J’avale les milles comme au fil des heures sans sourciller par une mer d’hiver au goût métallique. Tout d’un coup le bateau ralenti brutalement, j’entends des coups sous la coque et je vois défiler sur mon arrière un énorme tronc. Très vite je vais inspecter les fonds et vérifier qu’il n’y a pas de voie d’eau. Tout va bien. Je décide d’appeler le Cross Med par VHF « Sécurité, sécurité, sécurité, ici le voilier Lumio en direction du cap 270, voici ma position, signale avoir heurté un objet flottant de grande dimension, pas d’avarie apparente ». Ils me répondent rapidement, me demandent si j’ai besoin d’assistance. Tout va bien mais à plus de six nœuds, j’ai frôlé la catastrophe.

La nuit commence à envelopper la mer de son ambiance étrange, avec l’humidité caractéristique qui tombe sur le bateau et cette petite appréhension qui me prend comme à chaque fois. Mais je dissipe assez vite ce sentiment en me concoctant un dîner lyophilisé de pasta bolognese. Je suis toujours sous voiles seule depuis dix heures du matin. C’est à une heure trente que le vent tombe m’obligeant à enclencher le moteur. La mer est houleuse mais le bateau réagit bien. Il est temps maintenant d’organiser mes micro siestes. Repos toutes les dix minutes entre coupées de rapide tour d’horizon sur le pont. Je tiens ce rythme salvateur jusqu’à presque sept heures. J’arrive même à rêver à chaque session. Le temps passe ainsi très vite et je me retrouve à moins de trente milles de Canet !

Quatre ans après nous avoir dit au revoir sur les quais du port, ma mère et mon beau père sont à nouveau là, fidèles au poste comme le Canigou qui trône majestueusement dans l’arrière décor de ce moment exceptionnel. C’est fait, je passe les amarres après une traversée de 27 heures pour 140 milles nautiques. Une belle performance pour une première. Champagne, dodo maintenant !

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