Sounio

Jeudi 26 mai

Le Cap Sounio ne faillit pas à sa réputation. Enfin, comme souvent pour les caps célèbres, lorsque le vent souffle fort. Toujours ce satané effet venturi qui dicte sa loi à la mécanique des fluides et qui veut que, lorsque une contrainte s’exerce sur eux c’est l’accélération. Voilà le mystère des caps résolu. Ça c’est pour la théorie, et comme souvent, lorsque l’on a compris la théorie on peut jouer avec. Par exemple, par vent faible, il y a des chances de profiter d’une risée dans ses parages. Mais avant d’arriver au fameux cap Sournio situé à l’entrée de la côte Attique (la côte d’Athènes), il faut partir de Loutro ! J’ai passé une mauvaise nuit, réveillé à tour de rôle par des coquins de chats qui se sont amusés comme des fous sur les traces de Solenzu à sauter de la bôme sur le pont et inversement. Mais le plus pénible a été une bande de satanés teutons qui ont débarqué dans le port à cinq heure du matin et vas y que je touche Babar sans dire pardon, à hurler dans le port comme des cons de boches et à faire n’importe quoi avec leur bateau. Je les ai insulté, suis retourné dans ma cabine et n’ai pas refermé l’œil… je n’aime pas les bateaux de location avec ces hordes de barbares à bord. Ça sait même pas naviguer.

Vers huit heures je vais me balader en quête d’une taverne qui veuille bien servir un petit déjeuner. Peine perdue, à part des « breakfast » d’œufs, bacon et pancake pour ces peuples de barbares anglais ou allemands, il n’y a rien de normal, pas de viennoiserie ou de yaourt au miel. Dégueulasse. Je décide donc de prendre la mer pour déguster mon petit déjeuner au large.

Après quelques milles sans vent, celui-ci vient doucement dans les approches du cap au nord de Kithnos. Ça sent la fin de la croisière, car Babar n’est pas pressé de rentrer et se traîne un peu. J’avoue d’ailleurs que le laisser encore tout seul me fait un peu mal. Mais je n’y suis pas encore, il y a encore deux jours à profiter d’être avec lui, ensemble, tous les deux, à chevaucher la mer. Pour ceux qui ont du cœur et de l’âme, ils peuvent ressentir ceux d’un bateau, qui n’est pas de la matière inerte. Il est une entité à part entière avec sa naissance, sa vie propre souvent turbulente, sa vieillesse et sa mort, abandonné au fond d’une vasière ou sur un poussiéreux chantier, oublié de tous. Quand je vois un des leurs dans cet état je ne peux m’empêcher d’imaginer ses belles années, celles où il a fait le bonheur d’un marin dès le premier jour où il l’a adopté. Il a peut être même pu entendre la joie des enfants à son bord sautant depuis son dos dans les belles eaux de la grande Bleue, dans un mouillage tranquille d’un coin de Méditerranée. Les plaisirs d’une croisière estivale avec ses chimères, ses angoisses, ses couchers de soleil brûlants, ses rencontres insolites avec des dauphins, ses moments de folie à chanter à tue tête sur le pont, ses voûtes étoilées à guetter les étoiles filantes, ses baignades autour de lui… tous les bonheurs du monde c’est un voilier qui les donne. Et puis, au fil du temps, le marin a vieilli ou bien a jeté son dévolu sur un autre plus jeune, plus moderne, d’une autre génération. Je ne veux pas offrir un tel sort à Babar. Il m’aura tant donné, que le jour où je me séparerai de lui, je ferai en sorte qu’il choisisse un nouveau compagnon de qualité. Je giflerais les cons qui disent qu’il y a deux moments où un bateau crée de la joie chez son propriétaire, quand il l’achète et quand il le revend. Je n’aime pas ces dictons faits pour les imbéciles mais celui là, en l’occurrence, est pour les gens qui manquent d’âme et de cœur et ne méritent pas d’avoir un bateau.

Au large de l’île de Kéa, je croise de nombreux bâtiments de guerre de la marine grecque certainement de retour d’exercices en mer. C’est toujours existant de croiser ce type de rencontres en pleine mer. Ça doit pas rigoler à l’intérieur, la discipline étant impitoyable depuis toujours dans les navires de guerre car dans un tel environnement, dans la promiscuité et les cycles de quart, toute indiscipline peut conduire au chaos. Mais les officiers veillent au grain !

J’arrive enfin sur le fameux mouillage au pied du temple de Poseïdon au cap Sournio. Mouiller l’ancre sous la bénédiction du grand dieu de la terre est incroyable (et oui, Poseïdon n’était pas que le dieu de la mer mais aussi de la terre. Une sorte de super dieu en somme). Le Meltem devait forcément déjà souffler fort sous l’antiquité et j’imagine aisément la terreur qu’il pouvait inspirer chez les marins grecs dont les offrandes faites à Poseïdon pouvaient rassurer avant de partir en mer Egée et au-delà. Même si leurs embarcations étaient particulièrement adaptées à la météo locale avec une ou deux voiles carrées uniquement exploitables par vent arrière (allure la plus maniable pour naviguer avec le Meltem) et des rangées de rameurs pour naviguer par calme plat.

La soirée coule… doucement sous les lumières du temple.

Une réflexion sur “Sounio

  1. Nous sommes Robert et moi impatients tous les après midi de 13 h a 14 h de prendre connaissance des aventures de Babar et de son capitaine et je dois dire que cette fois supplante toutes les autres par son émotion sa profondeur et sa justesse de sentiments.
    C’est une déclaration d’amour et de respect de la mer de la navigation du bateau qui est le refuge avec lequel se noue forcément une complicité que tu décris si bien que d’aventures avec lui ..
    Cela marque a jamais …

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